L’appel de la forêt

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J’ai ce rêve de fouler le sol riche d’une forêt ancienne. D’arpenter son corps obscur, d’inspirer son air enivrant. Je voudrais me sentir infime dans une de ces cathédrales sauvages où même la lumière du soleil pénètre avec mesure. Mais combien en reste-il encore de ces poumons ancestraux, et où les trouver ? Il y a les forêts primaires d’Amazonie, du bassin du Congo, ou d’Indonésie, celles dont je sais que je mourrais sans jamais les avoir vues – si ce n’est pas moi qui leur survie, au rythme où vont les choses… Et puis il y a la grande boréale, ha, peut-être, qui sait ? Et plus près de chez nous ?
Pour obtenir le nom de « primaire », une forêt ne doit pas avoir été influencée par l’homme. C’est ainsi qu’on la dit « vierge » ; son écosystème est le plus libre et le plus riche. Moins luxuriante, la forêt ancienne (ou secondaire) contient tout de même une grande proportion d’arbres très anciens, et un fort degré d’ensauvagement. Il peut s’agir de forêts anciennement gérées laissées à l’abandon depuis plusieurs siècles et qui se sont naturellement régénérées. On parle de 300 ans minimum ou moins selon les essences d’arbres qui les peuplent ; cela varie.
Les forêts d’Europe ne peuvent plus depuis longtemps être qualifiées de primaires mais il y a, néanmoins, des espaces hantés non loin. Les fantômes de grands massifs qui couvraient jadis la France, les territoires germaniques, et une bonne partie des pays de l’est. Là, j’irais, dans ces forêts anciennes, y promener mon âme.

C’est ce rêve qui m’a inspirée, cette année, la collection du « Jour des Bois ». A cette occasion, j’ai découvert des forêts fascinantes, mais aussi leurs ennemies, et acquis un peu plus de savoir sylvestre. Aujourd’hui je vous convie, bijou après bijou, à un voyage derrière les noms. La ballade est nostalgique, mais je gage que vous ne regarderez plus nos bois de la même façon.
Préparez-vous un breuvage, prenez quelques biscuits, c’est parti…

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Le joyau d’Ardenne, et La chaussée charbonnière

Nous commençons ce voyage avec la forêt sacrée d’Ardenne, réputée comme étant la plus vaste de Gaule, à l’époque romaine. S’étendant en continue sur l’est de la France, la Belgique, jusqu’au Luxembourg et l’Allemagne, elle était initialement unie à l’antique forêt Charbonnière du nord de la France et de l’ouest de la Belgique. On y trouvait entre autres chênes, bouleaux, et Aulnes. C’est le tracé de la chaussée Bavay-Cologne par les romains qui sépara les deux massifs dont il ne reste plus que quelques bois, et de grandes forêts morcelées aujourd’hui protégées notamment par les parcs naturels régionaux des Ardennes et de l’ Avesnois.
Ce morcellement des écosystèmes forestiers par l’homme, dit « fragmentation écologique » est considéré comme l’une des premières causes d’atteinte à la biodiversité… Avant la pollution, oui.
Après les voies romaines, jadis, autoroutes, barrages, voies ferrées, canaux, lignes à hautes tensions, zones d’agriculture et de sylviculture et, bien sûr, zones urbaines sont les barrières artificielles qui insularisent les forêts aujourd’hui. Ce morcellement qui limite les espaces de forêt profonde et les rend perméables aux pollutions sonores et lumineuses a, notamment, eu comme conséquence l’appauvrissement des espèces vivant difficilement en fragments réduits, et l’extinction progressive des grands vertébrés.
Il y a beau avoir progression de la forêt en France, son caractère de plus en plus morcelé change irrémédiablement les fonctionnements des communautés microbiennes, fongiques, animales et végétales ; multipliant ce qu’on appelle les «effets lisière ».

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Le Garde-lisière

On dit qu’une lisière est artificielle quand elle est sujette aux coupes et défrichages dus à son voisinage avec routes, champs, pâtures… On y trouve alors des arbres plus sensibles et une visibilité accrue de part et d’autre de la lisière. Cette zone particulière des bois et forêts est un micro-habitat à elle toute seule, naturellement riche en lianes et en buissons épais afin d’agir comme filtre protecteur pour la forêt. Elle doit, en outre, figurer un obstacle au vent et au soleil pour protéger l’hydrométrie des espaces internes. Le problème quand la lisière est artificielle c’est que, dépourvue de ce filtre, elle devient beaucoup plus perméable rendant, par exemple, les espèces du milieu adjacent plus visibles aux prédateurs, plus sensibles aux pollutions… Dans les zones de sècheresse, elle augmente les ravages dus aux incendies de façon drastique. Et l’effet lisière est d’autant plus problématique que la forêt est morcelée, et donc diminuée en taille.

Grateloup

Relique de l’antique Sylve d’Argenson, la forêt de Chizé, en Nouvelle-Aquitaine, contient une réserve biologique intégrale plus ou moins respectée par l’homme. « Le carrefour du loup », « Grateloup » et autres noms toujours usités, là où se tenait avant la forêt ancienne, témoignent encore de l’abondance de la vie prédatrice que l’on pouvait trouver dans cette épaisse chênaie-hêtraie.

Les tronçons d’Hercynie, Bialowietza, et Myrkvid

La Forêt Hercynienne est héritière de l’immense sylve qui s’est formée après la dernière ère glaciaire et qui recouvrait les plaines du nord et du centre de l’Europe. Elle suscitait de nombreuses craintes chez les voyageurs qui s’y égaraient pendant la période pré-chrétienne, si l’on en croit les récits. Dense et difficilement pénétrable, elle était peuplée de grands mammifères et de nombreux prédateurs comme le loup gris et l’ours brun – qui y demeurent toujours, mais aussi des espèces d’hyènes, de léopards, de chacals, et de lynx, voire même de tigres et de lions des cavernes.
Alors qu’on la disait rejoindre la Forêt d’Ardenne, elle semble avoir abrité plusieurs peuples gaulois pendant les invasions romaines. Aujourd’hui, il n’en reste que quelques massifs comme celui, remarquable, de la forêt de Bialowietza (à cheval sur la Pologne et la Biélorussie). Cette portion, conservée à l’état primaire grâce à son statut de forêt royale est aujourd’hui au patrimoine mondial de l’UNESCO et reconnue comme réserve de biosphère.
En Allemagne, l’actuelle Forêt Noire est réputée comme ayant fait partie de l’antique forêt hercynienne. Avec celle de Thuringe et de Bohême, elle formerait la légendaire Myrkvid évoquée par Loki dans l’Edda Poétique et dont Tolkien se serait inspiré pour sa sombre Mirkwood, la forêt de Grand’Peur.

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Boréalia

Deuxième vestige primaire et plus vaste entrepôt terrestre de carbone au monde, la Forêt Boréale (ou Taïga) s’étend dans toute la région froide de l’hémisphère nord. Elle est la plus grande continuité boisée qui existe, et, au total, à travers l’océan atlantique et le détroit de Béring, elle s’étend sur plus de 15 million de km2 se qui fait qu’elle recouvre plus de 10% des terres émergées. Constituée de conifères résistants, et de feuillus, elle est essentielle à l’équilibre planétaire. Or seulement 2,8 % de ses forêts sont officiellement protégées, contre 27 % des forêts tropicales et 11 % des forêts tempérées. Les risques encourus par la Forêt Boréale au Canada et en Russie sont expliqués dans cet article de Greenpeace, et font froids dans le dos…

La rive du fleuve brûlé, Le sénescent du Congo

En Amérique du sud et en Guyane Française, avec une superficie de plus de 5 million de km2, 300 et quelques milliards d’arbres, et plus de 16 000 espèces différentes, la forêt Amazonienne, est le plus grand réservoir de biodiversité au monde et la première forêt tropicale primaire. On considère qu’en 10 ans sa surface a diminué de plus de 550 000 km2 (la superficie de la France métropolitaine grosso modo), majoritairement à cause de l’agriculture destinée à l’élevage bovin. D’autre part, une étude a conclu qu’en forêt amazonienne, les perturbations liées aux effets de lisière ont déjà dépassé le seuil de dégâts irréversibles inévitables.
En comparaison, le bassin du Congo et son pôle de forêt primaire, 2eme massif forestier tropical, est moins touché par la déforestation. 13 parcs nationaux protégés y ont été créés.

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Voilà donc un rapide état des lieux des vestiges notables de nos forêts primaires et anciennes qui ont inspirés la collection 2017 du « Jour des bois », quelques autres subsistent – trop peu en vérité. J’espère que ce survol vous aura donné envie d’explorer davantage le sujet, voire juste d’explorer davantage les bois et forêts avec intérêt et bienveillance. Quand la survie des grands poumons verts du monde repose dans d’autres mains plus avides, il y a des petites choses que l’on peut faire à notre échelle. Vivre la forêt, apprendre à la connaitre ; la replanter, la nettoyer, en respecter la sénescence et la laisser suivre son cycle de régénération sans trop en prélever de bois, même mort. Et puis s’en inspirer. L’art, sous ses différentes formes, est encore le meilleure moyen de ne jamais l’oublier, ni qu’elle est menacée.

« Je rêve d’’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisserait croitre les forêts ! »
« Dans la vie sauvage repose la sauvegarde du monde. »

Henry David Thoreau.

Photographies (c) Lorliaswood, by Anne B. et Adrien D.

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