Pourquoi je ne prends plus de commande de costume

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Voilà la grande question jetée dans la marre.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de recevoir des demandes pour des costumes sur mesure. Que je décline poliment. Malgré les messages sur le site, malgré la disparition progressive des costumes dans mes galeries. Les gens intéressés par la chose trouvent leur chemin vers moi, et leur enthousiasme est parfois difficile à « rabrouer » – car, oui, j’ai l’impression de les casser un peu en leur répondant que, désolée, je ne fais plus ça. Mais aujourd’hui la chose est ferme, posée ; je ne prends plus de commande de costume sur mesure, ni même de serre-taille. Nop, niet, finito.
Si la transition s’est faite doucement sur le site et sur les réseaux sociaux, je réalise que je n’ai jamais pris le temps d’expliquer les raisons de mon choix à ceux qui me suivent. Je rectifie donc le tire et vous dis tout… Il va s’en dire que ceci est mon expérience personnelle, mais si elle peut être utile à qui que ce soit, je la partage volontiers. C’est parti !

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LE TEMPS :

Ma décision d’arrêter le costume est la conséquence d’un mélange de choses mais cette raison là est majeure. Le temps est une chose que j’ai sacrifiée à la création de costume sur mesure. Le temps pour socialiser ; le temps pour dormir ; le temps pour développer mon entreprise ; et celui des loisirs, et de la vie sentimentale… Et, parce que j’ai toujours essayé de garder tout ça en même temps, je me retrouvais dans des périodes de rush stressantes, à sauter des repas et travailler la nuit. Et encore, je sais que je n’ai pas autant sacrifié à ce facteur que d’autres costumiers de ma connaissance. Mais je sais également que pour que mon entreprise se développe, il m’aurait fallu prendre plus de commandes donc moins de temps pour moi, et moins de temps pour développer mon entreprise dans la direction que je souhaitais. Un cercle vicieux, en gros. Et ma tendance à travailler en immersion, en mode « marathon », me rendait la tâche de planifier mes journées et de décomposer le travail assez difficile. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

LA PASSION :

C’est probablement la grande crainte de beaucoup de créatifs qui s’engagent dans la professionnalisation de leur passion. La passion disparaît-elle lorsqu’on ne fait plus QUE ça, et qu’on essaye d’en vivre ? La réponse est oui, en ce qui me concerne. Du moins était-elle en train de mourir à petit feu.
Le plaisir de créer et de coudre était parfois remplacée par le stress et le doute, du en partie à ce problème de gestion du temps ; L’idée d’argent associée à cette activité me faisait parfois accepter des projets qui ne m’enchantaient pas plus que ça ; Un certain dégout s’installait face à l’incivilité de certains clients mauvais payeurs, et/ ou indélicats.
L’enthousiasme commençait à s’étioler, et ma créativité n’était plus pleinement satisfaite.

MES PROJETS :

Ce point découle des deux précédents : je finissais par ne plus réaliser de costume pour moi-même à la fois par incapacité temporelle et par manque d’envie. Même mes projets professionnels ne pouvaient aboutir selon mon souhait par manque de temps (cf le projet Fata Morgana).

L’ARGENT :

J’ai réalisé que ces grosses sommes qui arrivaient sur mon compte à chaque nouvelle commande agissaient comme une sorte de leurre. Quand on fait le calcul du temps et de l’énergie dépensés, ainsi que du volume important de matériel nécessaire, on se rend compte que ça ne suffit pas. Surtout quand on sait que les auto-entrepreneurs sont chargés et imposés sur le matériel qu’ils achètent… Pour être rentable il m’aurait fallu prendre beaucoup plus de commandes et donc renoncer aux facteurs précédemment cités, et probablement augmenter mes prix.
Il y avait aussi ce problème de la créativité : j’avais du mal à me limiter aux budgets, et, au final, il m’arrivait de livrer un costume bien plus élaboré ou décoré que le budget du client n’aurait du le permettre. Du travail gratuit, en gros, pour atteindre le potentiel réel du costume, et augmenter ma dose de fun dans l’aventure. Voyez le problème ? Je perdais carrément de l’argent, par refus de produire quelque chose en deçà de mes standards créatifs…
Si je veux être un peu transparente avec vous là tout de suite, je vous dirais qu’en analysant mes bilans comptables, pour des sommes pourtant bien plus petites, mon entreprise fait davantage de bénéfices depuis que j’ai arrêté de réaliser des costumes.

ET MAINTENANT ? DES REGRETS ?

Le seul regret que je peux avoir c’est que la création sur mesure est moins développée en bijouterie, et donc, il y a moins d’échanges humains. S’il est vrai que j’ai eu quelques soucis de clientèle, la plupart de mes clients étaient quand même adorables. Alors oui, il y en a qui m’ont suivi dans ma nouvelle activité, et ça c’est super, mais je souhaiterais quand même développer cet aspect de création personnalisée dans le bijou, et c’est ce que j’ai commencé à faire avec mon service de création sur mesure.
Ai-je créé plus de costumes pour moi depuis que j’ai arrêté pour les autres ? Un peu. Pas tant que ça, je dois l’admettre, mais c’est tout de même plus qu’avant. J’ai pu explorer des choses très différentes et donner un second souffle à ma créativité costumière. Mais le bijou reste mon activité première. Je m’y épanouie vraiment beaucoup. Mon temps est mieux régimenté avec un travail qu’il est plus évident de décomposer en tâches (j’ai pour projet de vous faire une série « immersion dans le processus de création de mes bijoux », si cela vous intéresse), et j’ai la possibilité de développer plus de choses pour mon entreprise, comme le démarchage de boutiques, le Lorliasbook, ou encore des projets photos; ainsi que pour le blog. Le projet Fata Morgana a vu le jour, enfin. Même si je n’ai pas le temps, pour le moment, de le poursuivre, je sais qu’il aura son heure. Je me sens, au final, davantage chef d’entreprise qu’avant, et la passion est toujours là, et renouvelée.
Alors, entendons-nous bien ; cela reste difficile (impossible?), de nos jours, d’être artisan et de vivre de son artisanat correctement. Peut-être devrais-je retourner un jour à la vie de salariée, définitivement, ou en complément, mais ce qui est certain c’est que sans cette décision de réorientation de mon activité, j’aurai 1) été malheureuse dans mon travail, 2)fini par plaquer l’entrepreneuriat avec cette désagréable certitude de n’avoir pas vraiment essayé.

Voilà donc pour ceux qui souhaitaient connaitre l’envers de cette décision. Avez-vous, vous-même, une expérience similaire à partager ? Ou d’autres questions sur le sujet, auxquelles je n’aurai pas complètement répondu ?

9 Responses

  1. Clémence

    Je trouve génial que tu ais pu transformer ton activité en quelque chose d’épanouissant et de moins galère niveau gestion du temps. Avoir une vie sociale à côté de son boulot est tellement important pour se changer les idées et renouveler son inspiration!
    J’espère quand même pouvoir te débaucher pour des costumes un de c’est jours! En échange on fait des supers photos avec boubou :-)
    En attendant je porterais tes boucles d’oreilles pour le pestacle cet été !

    • Anne

      Tu as raison, Clémence, il faut prendre le temps de nourrir son inspiration. Pour les costumes, nous verrons bien hihi. Si je peux avoir des modèles ailés pour de belles photos :p
      Je te souhaite bien du plaisir, cet été, avec le spectacles ;)

  2. Vanessa

    Comme je te comprends.
    Je suis également dans la bijouterie aujourd’hui mais j’ai reçu une formation de costumière de théâtre et ma première entreprise était basée sur les vêtements.
    Au début, j’étais ravie de me lancer, je pensais vivre de ma passion, mais comme toi, les choses se sont étiolées.
    Pour vivre du costume, il faut avoir de nombreuses commandes, résultat je n’avais plus le temps de créer pour moi et ça a beaucoup joué sur mon « inspiration », il faut parfois faire des choses que l’on aime nous, pour créer un univers.
    Même si j’ai travaillé sur des costumes que j’adore, beaucoup de commandes ne me convenaient pas vraiment.
    Et surtout, je suis mauvaise commerciale, je pense ! Car bien souvent, pour certains projets, je dirigeais les gens vers d’autres costumières qui, à mes yeux, pouvaient réaliser les vêtements 5fois mieux que moi.
    Mauvaise commerciale, ou trop honnête ;)
    Mais si je n’arrive pas à me convaincre que je ferrais un excellent travail, je ne peux décemment pas prendre une commande. C’est comme ça. Je n’arrive pas à mentir aux gens.
    Alors, moi aussi, je suis en « pause » costumes et pour le moment,je ne regrette pas.
    C’est un grand investissement (matériels, temps, ect).
    Je ne regrette pas. Et cette année, pour les médiévales de Provins, après 5 ans sans le faire, j’ai ENFIN réalisé mon costume.
    Chose que je ne pouvais plus faire avant. Ça résume assez bien ce que je viens d’expliquer !
    Bon courage pour tous tes autres projets :)

    • Anne

      Merci pour ce retour d’expérience Vanessa. :)
      Je vois que je ne suis pas la seule à avoir pris cette décision. Je te souhaite également de réussir dans tes autres projets!

  3. Borglinde

    Je suis tombée sur ton article via facebook et je me retrouve totalement dans ce que tu as écris. Nos activités sont différentes mais je suis moi-même en pleine réflexion par rapport à mon travail. J’adore ce que je fais, ça m’apporte énormément de satisfaction mais je suis fatiguée de tout ce stress, cette pression que l’on se met soi-même et ce manque de contact social (et je ne parle même pas du côté financier…).
    Ca fait du bien de voir que l’on est pas seule à vivre ça, quand j’en parle autour de moi les personnes voit uniquement le côté passion et n’imagine pas tout ce que ça peut impliquer comme sacrifices (ce mot est un peu fort mais parfois c’est ce que je ressens).
    Je suis contente de voir que tu as réussi à trouver un équilibre dans ton travail et j’espère que cela va continuer comme cela. Je découvre ton travail et ce que tu fais est vraiment magnifique :)

    • Anne

      Merci pour ton témoignage, Borglinde. Non, nous ne sommes pas seules à ressentir ça. C’est le cas de beaucoup d’artisans… Les gens qui nous entourent ne s’imaginent pas bien, effectivement. Mais c’est parce qu’ils ne sont pas informés, et qu’il y a pas mal d’idées reçues sur les métiers-passion et être son propre patron. Nous même n’imaginions pas forcément ce que ce serait, alors qu’on s’est renseigné avant de se lancer lol
      Pour ma part je pense être sur la bonne voie dans ma façon d’appréhender la chose maintenant, pour le vivre bien (en sachant que ce sera plus difficile parce que je refuse justement certains sacrifices). Mais il n’est pas dit que cela suffise. Je garde bien mes pieds sur terre, et tiens un peu plus en laisse mes espoirs et mes rêves.
      Je suis allée voir ton site et chapeau pour tes galons. J’ai beaucoup de respect pour le tissage d’époque. Fut un temps, je pensais m’y mettre, mais on peut pas tout faire! :)

  4. Magali

    Que dire à part que je suis tout à fait d’accord avec ta réflexion, travailler dans la création est aujourd’hui très compliqué. Nous sommes entourés de machines, le travail de l’homme se fait rare, encore plus quand c’est notre esprit qui créer, car c’est de temps dont il a besoin, et la vie actuelle nous en laisse de moins en moins.
    Bravo pour ton travail et bonne continuation!

    • Anne

      Oui Magali, tu as raisons. Et la mondialisation n’aide pas, ni la concurrence made in China/Bangladesh/etc. Quand je suis allée à Majorque, nous avons eu la chance de tomber sur un guide soucieux de l’économie de cette île qui nous a malheureusement parlé de ces boutiques artisanales qui ferment ou sont rachetées. Le résultat est qu’on ne trouve quasiment plus rien de typique là-bas, et peu d’artisanat local…
      Merci pour tes encouragements :)

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